Comment est née cette activité de création de contenu ?
Elodie Brunot : Tout est venu assez naturellement. Je suis une grande passionnée d’aéronautique. Pendant le confinement, j’étais en école d’ingénieur, coupée à la fois du côté social et de ma passion. Je viens d’une région, la Champagne-Ardenne, où il n’y a pas de tissu industriel aéronautique : c’était donc compliqué de rencontrer des personnes du métier ou de découvrir des écoles de formation. Alors je me suis retrouvée à faire des lives sur Instagram, tous les vendredis et samedis soirs, où j’interviewais des professionnels de l’aéronautique et des jeunes en formation (BTS, écoles d’ingénieur, écoles de pilotage…). L’objectif était de montrer aux jeunes tout ce qui existe comme métiers et comme parcours dans ce secteur. À l’issue du confinement, les entreprises, avec qui j’avais commencé à échanger dans le cadre de ces interviews, m’ont ouvert leurs portes. C’est comme ça qu’est née la chaîne YouTube, où je fais des grands reportages documentaires en entreprise.
Comment se répartissent vos audiences entre Instagram, YouTube et LinkedIn ?
E.Brunot : Sur Instagram, j’ai toujours des personnes entre 15 et 25 ans à plus de 75%. Sur LinkedIn, c’est une population plus professionnelle : du jeune étudiant en école d’ingénieur, qui cherche un stage, jusqu’aux PDG de grands groupes. J’ai commencé à communiquer sur Linkedln quand j’ai partagé le défilé aérien du 14 juillet à bord d’un hélicoptère de l’armée de terre. J’ai constaté que ça touchait un nouveau type d’audience, plus professionnelle, avec des échanges plus poussés sur le secteur. YouTube, c’est là où je touche le plus de monde en dehors de l’aéronautique. Notamment beaucoup de gens intéressés par les hautes technologies, la mécanique, ou venus du monde de l’automobile. C’est aussi la tranche d’âge la plus large : ça commence à 25 ans et va jusqu’à 60 ans et plus. C’est la plateforme qui se prête le mieux au format long. Mes vidéos durent entre 30 et 50 minutes, ce qui permet vraiment prendre le temps d’expliquer et de vulgariser des sujets techniques.
Concrètement, comment organisez-vous la production entre ces trois plateformes ?
E.Brunot : Ma force, c’est le cross-réseau. Les entreprises me contactent pour trois grands axes : la vulgarisation technique, pour rendre accessibles des sujets ou des innovations complexes, c’est là que ma casquette d’ingénieure sert vraiment ! Le recrutement, pour mettre en valeur des métiers, des parcours, des collaborateurs et l’accessibilité, pour casser l’image fermée que renvoie le secteur, avec des immersions et des accès au terrain. Mon pack le plus demandé, c’est un long format YouTube dont j’extrais ensuite au minimum deux capsules plus courtes, dans les codes d’Instagram et LinkedIn, accompagnées d’un post carrousel avec photos et texte. La seule exception, ce sont les armées, qui visent une population plus jeune : on va plutôt se concentrer sur du format court pour Instagram et LinkedIn, avec moins de long format YouTube.
Vous êtes salariée de Safran à 80% en parallèle. Comment gérez-vous les conflits d’intérêt potentiels ?
E.Brunot : Cette activité existait déjà avant que j’arrive chez Safran, il y a trois ans, j’avais déjà six ans de recul dessus. Quand j’ai négocié mon temps partiel à l’embauche, cela a été clair avec Safran: ce temps était dédié à cette activité. Je fais ça de façon intelligente : je ne porte jamais préjudice à Safran dans mes vidéos, mais j’ai la liberté de travailler avec ses concurrents ou ses clients, un peu comme la liberté de la presse, Safran n’a pas de droit de regard là-dessus. Je ne suis pas non plus établie comme porte-parole officielle : je considère que c’est dans la diversité des profils d’ambassadeurs, avec des parcours différents, qu’on touche le mieux différentes audiences. Safran est un client à part entière pour moi, au même titre que Thales, Airbus ou Dassault.
Comment les entreprises vous trouvent-elles aujourd’hui ?
E.Brunot : Aujourd’hui, ce sont surtout elles qui viennent à moi. Dans leur mail, elles expliquent leur besoin de communication et la raison pour laquelle elles me contactent, et j’aligne en face une stratégie de création de contenu adaptée à leur budget et à l’audience qu’elles veulent toucher. On n’est pas quinze mille créateurs de contenu dans ce domaine, donc ça se diversifie assez naturellement.
Comment est organisée votre équipe ?
E.Brunot : J’ai quatre freelances, cadreurs-monteurs, qui prennent le relais quand j’ai plusieurs tournages en attente de montage. Tout le reste : stratégie, gestion des clients, écriture des vidéos, gestion des réseaux – je le fais encore seule. C’est important pour moi : je m’impose un rituel quotidien pour bien répondre aux messages, et j’ai construit une vraie proximité avec ma communauté.
Y a-t-il des lignes rouges éditoriales ?
E.Brunot : Je refuse tout partenariat qui sort de ma ligne éditoriale aéronautique, spatial, défense. Mais sur le fond, je n’ai pas vraiment de sujet qui déplairait à ma communauté : l’ADN de la chaîne, c’est de valoriser ces secteurs dans leur ensemble, aussi bien les grands noms que les petits projets moins connus. Ce qui compte davantage, c’est la forme : je me refuse à rentrer dans un cadre corporate. Ma ligne, c’est le naturel, l’immersif, l’humain. Je ne briefe pas mes interlocuteurs sur mes questions à l’avance. Les entreprises ont un droit de regard final sur la vidéo, mais uniquement pour retirer ce qui relève de la confidentialité ou de la sûreté, jamais pour des raisons d’image.
Quels sont vos projets pour la suite ?
E.Brunot : Plutôt que d’aller sur de nouvelles plateformes, je veux développer de nouveaux concepts. Récemment, j’ai testé un format où j’embarque trois abonnés en entreprise : ils sont formés brièvement par un professionnel, puis s’affrontent sur des mini-défis liés au métier, un peu comme dans Top Chef. Ça garde l’objectif de présentation des métiers et de recrutement, tout en collant davantage aux codes des réseaux sociaux.
Fin septembre, je vais d’ailleurs basculer à 100% sur cette activité de créatrice de contenu car je reçois trop de sollicitations pour continuer à un jour par semaine. Ceci dit, contrairement à des secteurs comme le sport ou la mode, l’aéronautique n’a pas encore vraiment de ligne « influence » dédiée dans les budgets de communication, c’est encore un secteur en retard sur ce point.
Un dernier point intéressant : avez-vous été surprise par la manière dont certaines organisations vous ont découverte ?
E.Brunot : Récemment, l’OTAN m’a contactée pour partir en exercice militaire avec eux en Suède. Je leur ai demandé comment ils étaient tombés sur mon profil : ils avaient tapé dans ChatGPT « créateur de contenu autour de l’aviation et du militaire français », et j’étais apparemment dans le top 10 des résultats.
