Placée sous le thème « Cultiver les équilibres », cette édition a réuni près de 180 sessions dans un contexte chargé : simplification réglementaire, arbitrages budgétaires, montée en puissance de l’intelligence artificielle et, en toile de fond, un été historiquement chaud. Dès  la conférence Hélène Valade, directrice développement environnement de LVMH et présidente de l’ORSE, a partagé une conviction forte :

Je crois qu’il va y avoir un avant et un après 2026, parce que tout ce qu’on a vécu cet été s’est traduit en ruptures du business.

Sans surprise, l’IA était également au cœur de nombreuses discussions, avec notamment un double défi : en faire un outil fiable pour produire le reporting, et mesurer l’empreinte de ses usages.

Après le backlash, un recentrage davantage qu’un recul

Le backlash est une réalité pour de nombreux professionnels de la RSE. Concrètement, plusieurs consultants observent un ralentissement dans le pilotage des impacts, sur fond de crise économique et de simplification réglementaire. Mais au-delà de l’inquiétude (réelle), les intervenants, au fil des conférences, décrivent un recentrage plutôt qu’un abandon : moins de sujets, mieux choisis, davantage reliés aux vulnérabilités réelles de l’entreprise. Le cofondateur de Hability (ex-2tonnes), Pierre-Alix Lloret-Bavai, a ainsi proposé une lecture en courbe de la place de la RSE au sein des organisations : après des phases d’engouement puis de retombée, la RSE vivrait actuellement une étape de progression plus lente, mais plus durable, suivant une trajectoire finalement habituelle, à l’image d’Internet durant les années 2000.

Plusieurs études partagées durant le salon vont dans ce sens. Ainsi, selon une enquête citée par Anaïs Briffard (BlueKanGo), quatre dirigeants d’entreprises du G7 sur cinq restent engagés sur leurs objectifs de neutralité carbone, et trois sur quatre estiment aujourd’hui que le risque économique de ne pas engager la transition dépasse celui de l’engager. La transition s’impose ainsi de plus en plus pour des raisons économiques, et plus seulement éthiques.

Le reporting change de statut

Philippe Vincent, président de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes (CNCC), a expliqué les retours en arrière sur la CSRD par la conjonction d’un nombre excessif de normes, d’un manque de proportionnalité selon les tailles des organisations et, plus généralement, par le fait que la réglementation devait entrer en vigueur dans un contexte politique défavorable. Il y voit dans Omnibus l’occasion de corriger une erreur de perspective : « avoir appréhendé le reporting comme un outil pour sauver la planète. C’est plutôt un outil de pilotage. »

Ce recentrage est confirmé par le nouveau baromètre proposé par Tennaxia, mené auprès de 200 entreprises. Le nombre moyen d’impacts, risques et opportunités (IRO) jugés matériels est passé d’environ 50 à 30 parmi les rapports figurant dans le panel. Les demandes des clients, puis des investisseurs, sont aujourd’hui les premiers moteurs du rapport de durabilité, suivis par un usage interne (pilotage). Autre enseignement : en moyenne, au sein d’une entreprise, cinq directions sont embarquées dans le projet de reporting CSRD et 40 % des répondants ont vu évoluer le rattachement hiérarchique de leur fonction. La RSE est bien une fonction encore en mouvement, dont le travail irrigue désormais l’ensemble de l’organisation.

ESRS révisées : simplifier ne veut pas dire simple

D’après les chiffres communiqués par la Commission européenne, la révision des ESRS s’est traduite par la suppression d’environ 60 % des data points obligatoires (jusqu’à 70 % en incluant les data points volontaires). Autre objectif affiché : une baisse de 30 % des coûts de reporting pour les entreprises.

Dans ce contexte encore mouvant, l’éditeur de logiciels Act21 a rappelé une bonne pratique aux entreprises qui s’attèlent à la récupération de la data : construire leur dispositif, non autour d’une liste de data points, mais autour de la donnée primaire. La raison ? Un indicateur publié n’est qu’une vue calculée, appelée à évoluer au gré des révisions. Si le socle de données brutes est solide et finement qualifié, les obligations réglementaires ne sont plus qu’un exercice de calcul et de consolidation. C’est ainsi que trois conseils en découlent :

  • Partir des sujets matériels, puis décomposer le besoin jusqu’aux sources
  • Ne jamais jeter l’existant parce que le référentiel change : historiser plutôt que supprimer
  • Ne pas figer aujourd’hui ce qui évoluera demain, à commencer par la taxonomie XBRL, attendue pour fin novembre

Pour les entreprises qui sont sorties du champ du reporting obligatoire, le message est clair : ne pas tout arrêter. Banques et donneurs d’ordre continueront de demander ces informations et il est donc opportun de se saisir du standard volontaire (VS, ex-VSME), qui va s’imposer comme un socle opposable pour y répondre.

La robustesse en ligne de mire

S’il fallait retenir un seul mot du salon Produrable 2026, ce serait peut-être celui-là. Popularisé par le biologiste Olivier Hamant, le terme de « robustesse » est revenu au cours de nombreuses sessions – après avoir même été utilisé par le président du Medef, Patrick Martin, à la fin de l’été. Selon Pierre-Alix Lloret-Bavai (Hability), beaucoup de Comex ont aujourd’hui assimilé le concept. L’idée principale : faire le choix de préserver des marges de manœuvre, plutôt que de chercher à tout optimiser – et ce, afin que l’entreprise puisse tenir dans la durée dans un monde devenu fluctuant.

Ce glissement s’accompagne d’un changement de vocabulaire. On parle moins d’urgence environnementale, d’objectifs de réduction et d’engagements, et davantage de sécurité des approvisionnements, de coût et de disponibilité des ressources, de dépendances critiques et de continuité d’activité. C’est ainsi que Cargill met en avant la « résilience des systèmes alimentaires » et que Microsoft évoque sa « résilience opérationnelle ».

Des dépendances qui deviennent économiques

L’un des exemples les plus frappants de l’aspect stratégique des risques vient du groupe Veolia, qui fait le choix fort d’employer le terme de « sécurité écologique ». Réalité parlante, partagée par Fanny Demulier, Directrice raison d’être et parties prenantes du groupe : dans certains pays du Golfe, où le dessalement fournit près de 90 % de l’eau, les usines du groupe sont protégées par des systèmes de défense antimissile, car, sans elles, « l’ensemble du territoire s’arrête ». Eau, énergie, terres rares : les ressources deviennent des armes stratégiques, à l’heure où l’on commence à parler de « faillite hydrique ».

Pierre-Olivier Brial, dirigeant du distributeur Manutan, a rappelé que, de manière globale, on observe une même logique à l’échelle de la chaîne d’approvisionnement. Après le Covid, qui a fait d’un masque à dix centimes « le produit le plus important de la nation », les entreprises traquent ce que pourraient être, demain, leurs angles morts. De fait, le manque de chariots, bacs et autres échelles peut devenir critique. Et pourtant, les dépendances restent extrêmement forte. Le « remade in France » est aujourd’hui loin d’être une réalité : 4 % des tables de bureau sont aujourd’hui remises sur le marché, alors que 60 % pourraient être reconditionnées.

Point notable : malgré leur importance stratégique, ces dépendances restent encore sous les radars du reporting. Les experts de Tennaxia, lors de la présentation de leur baromètre, notent ainsi que la dépendance aux ressources a rarement été jugée matérielle dans les premiers rapports CSRD, sans que les commissaires aux comptes y trouvent à redire. Une conséquence directe de la subjectivité de l’analyse de matérialité.

IA et RSE : la donnée comme nerf de la guerre

La durabilité n’échappe évidemment pas au mouvement de fond : l’IA est le sujet qui a le plus bousculé l’agenda des directions RSE cette année. Selon le baromètre IA x RSE de Ditto, 93 % des professionnels RSE interrogés déclarent l’utiliser, contre 80 % l’an dernier. Mais 77 % n’ont aucune politique IA formalisée.

Des usages qui libèrent du temps pour agir

Un nombre significatif des professionnels de la RSE ayant pris la parole sur le sujet ont évoqué l’usage de l’IA pour mener à bien des tâches répétitives. Par exemple, chez Forvis Mazars, l’outil a servi à associer, ligne par ligne, des centaines de milliers de données financières aux bons facteurs d’émission pour calculer l’empreinte de la chaîne d’approvisionnement. Conséquence : là où un questionnaire envoyé manuellement à 50 fournisseurs n’avait obtenu que 10 réponses, l’équipe a pu cibler les fournisseurs prioritaires et en convaincre 16 sur 33 de s’engager dans la démarche.

« L’IA nous a permis de déléguer le travail le plus répétitif, et de faire le plus intéressant : exercer notre jugement et échanger avec nos fournisseurs prioritaires. »

déclare Soumyanetra Mondal (Group Head of Corporate Sustainability – Forvis Mazars).

Même logique chez Sami, plateforme de données carbone : l’IA extrait les données des factures, mais l’association aux facteurs d’émission repose en grande partie sur du code classique, peu gourmand en énergie. Résultat : moins de tokens consommés et des résultats reproductibles.

Mesurer l’empreinte de l’IA, malgré l’opacité

Qui parle d’impact de l’IA parle rapidement de l’opacité dont font preuve les fournisseurs en la matière. Malgré cette grande inconnue, un certain nombre de bonnes pratiques sont mises en place :

  • Carbone 4 a calculé qu’un usage bureautique non raisonné peut atteindre 200 kg de CO2 par an et par utilisateur, soit environ 12 % du budget carbone individuel visé en 2050. Des bonnes pratiques (modèle léger par défaut, contexte réduit au strict nécessaire, sessions cadrées) peuvent permettre de ramener ce chiffre à 20 kg, sans perdre l’essentiel des gains de productivité.
  • Orange, dont la Data & AI CSR Lead Nathalie Charbonneau revendique une approche « AI-first, mais AI-wise », a conçu un outil qui relie, pour chaque projet, la valeur créée et le coût carbone, afin d’éclairer les arbitrages du Comex sur le sujet.

La souveraineté de la donnée, angle mort de la RSE

Dans le cadre de la table ronde « CSRD, IA et souveraineté des données : quel avenir pour la RSE ? », une question-clé a été posée : à qui appartiennent les données sur lesquelles reposent les décisions de durabilité ? Environ 80 % des données ESG utilisées par les acteurs financiers sont aujourd’hui d’origine non européenne, pour l’essentiel américaine. Or ces données sont le socle de choix de valeurs structurants : définir ce qui est considéré comme durable, vert, social, etc.

Laurent Clergue (Head Innovation d’Atos) et Sylvain Boucherand (CEO de BL évolution) ont pointé plusieurs autres risques majeurs portant sur la data : des données synthétiques produites par des IA qui alimentent d’autres IA – sans que personne ne contrôle la donnée de référence ; des résultats carbones qui varient selon le modèle utilisé ; le « poisoning », c’est-à-dire l’empoisonnement délibéré des données d’une entreprise par une puissance étrangère.

Le récit de la durabilité change de grammaire

Dans ce contexte, quel récit porter ? Hélène Valade (LVMH) a proposé une feuille de route pour réécrire celui-ci, en quatre temps :

  • Parler moins de la planète et davantage des personnes, autour de la notion d’habitabilité
  • Parler moins d’engagements et davantage de risques et d’opportunités
  • Passer d’un discours d’offre, fait de jargon et d’incantations, aux bénéfices concrets pour les clients et les citoyens : santé, qualité de vie, pouvoir d’achat
  • Ancrer les sujets dans les territoires, à l’heure où le multilatéralisme s’effrite

Une étude de « Parlons Climat », publiée après l’été, va dans le même sens. Si les Français jugent l’écologie à la fois désirable et inéluctable, ils doutent de la capacité collective à agir. Ils veulent « de l’écologie sans qu’on leur parle d’écologie » : des trajectoires structurées, reliées à leur quotidien, et surtout des preuves que les choses bougent, plutôt que des engagements à 2030 ou 2050. Nous serions entrés dans « l’âge des preuves ». Un enjeu d’autant plus pressant que la directive européenne Empowering Consumers doit être transposée en droit français d’ici 2027.

Ce nouveau récit redéfinit aussi le rôle du directeur RSE. Pierre-Alix Lloret-Bavai (Hability) prête trois casquettes à celui-ci :

  • Le business partner, traducteur des risques et allié des métiers
  • L’éclaireur, qui ouvre de nouveaux sujets
  • Le bulldozer, qui répète, provoque la décision et se rend indispensable

Ce qu’il faut retenir

La RSE de 2026 n’a pas quitté les agendas : elle a changé de registre. Moins portée par les grandes promesses ou la seule conformité, elle se joue désormais notamment sur trois terrains : la capacité à identifier ses dépendances et à tenir face aux chocs, la maîtrise des données qui fondent les décisions, et un récit qui parle aux gens de ce qui les concerne directement.

Un constat qui dépasse largement les directions RSE : toute organisation qui prend la parole sur sa transition est concernée par les mêmes questions. Sait-elle nommer et chiffrer ses vulnérabilités ? Maîtrise-t-elle l’origine et la fiabilité des données qu’elle publie, y compris quand une IA les produit ? Et son récit apporte-t-il des preuves plutôt que des promesses ?

Pour bâtir un récit de durabilité fondé sur des preuves, The Editorialist, nos équipes vous accompagnent les entreprises dans leur communication RSE, du rapport de durabilité aux contenus éditoriaux.

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Maia Andzouana
Rédigé par Maia Andzouana
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En master Manager de la communication à SUP’DE COM, Maia participe à la production et à la diffusion des contenus de The Editorialist. Elle intervient notamment sur les réseaux sociaux, les newsletters et la valorisation des projets de The Editorialist.